Ouvrir l’Esprit Humain
Philip Allott*
CE N’EST PAS la première fois dans l’histoire de l’Homme que l’esprit du temps se caractérise par un équilibre du Mal marqué par le fourvoiement de l’humanité entre bestialité et indolence, superstition et incrédulité morale.[1] Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’Homme que les classes gouvernantes s’affichent en corrupteurs et corrompus éhontés, occultes manipulateurs des masses qui elles-mêmes les manipulent.[2] Mais il s’agit certainement de la première fois dans l’histoire de l’Homme que l’humanité se sent dépourvue face aux créations du pouvoir humain. Et parmi les plus problématiques de ces créations se dressent les créations issues du pouvoir de l’esprit humain.
Au cœur du drame de l’histoire humaine se trouve le droit – à la fois auteur, directeur, chœur, acteur et spectateur impassible. Le droit est le drame mystérieux de la volonté humaine collectivisée et magnifiée. Chacun d’entre nous est le maître et l’esclave de sa propre volonté. Chacun d’entre nous est le maître et l’esclave du droit.[3] Le droit est nécessité[4] artificielle[5], le droit est ce joug salutaire.[6]
Une étude anthropologique du droit est au moins aussi utile que toute autre forme de quête intellectuelle visant à donner un sens à l’insurmontable complexité, obscurité et mutabilité de la société humaine. L’idée du droit d’une société donnée à un moment donné constitue un élément de diagnostic révélateur de l’état moral de cette société audit moment. Une étude anthropologique du droit à la frontière ultime de l’auto-socialisation humaine, au dénommé niveau ‘international’[7] –le système juridique universel–, devrait nous fournir de précieux indices quant à l’état moral actuel de l’humanité dans son ensemble.
L’état actuel de l’idée de
droit international n’est que le triste reflet
de l’histoire de la société humaine, un symptôme du piètre état de santé
mentale de l’humanité. L’esprit européen en porte une responsabilité
exceptionnelle. Pendant vingt-sept siècles, pour le meilleur et pour le
pire, les idées socialement constitutionnelles ont
jailli de l’esprit européen. Seule l’humanité peut se guérir de ses propres
maux. Mais l’esprit européen en porte la responsabilité clinique majeure. La ré-ouverture
de l’esprit européen est une condition nécessaire de l’ouverture de l’esprit
humain.
LA
BIOGRAPHIE du droit offre certainement un spectacle dramatique. Le droit a été
une Mère Courage, avec sa roulotte pleine d’objets hétéroclites hérités
d’un obscure passé, assailli de turpitudes de toutes sortes, toujours prompt
à exploiter de nouvelles opportunités, poursuivant une course incertaine
au milieu d’événements le dépassant, des guerres et des révolutions, de profondes
transformations sociales multiples et variées.[8] Le courage du droit,
tel le courage de l’héroïne de Brecht, a été ambigu.
Il a certes incarné une
forme de socialisation à l’image de ce que les français appellent le
courage civil et les allemands le Zivilcourage – donnant socialement corps
à des valeurs qu’un homme, ou du moins un citoyen, considérerait comme
des valeurs que l’on se doit de faire respecter socialement. Parmi ces valeurs
supérieures collectivisées se trouvent des valeurs abstraites réunies sous des
titres étrangement grandioses – état de droit (Rule of Law ou Rechstaat), droits de l’homme et
libertés fondamentales, constitutionnalisme, républicanisme, démocratie. Plus
poétique est le titre conféré à un phénomène social donné, plus
grande est la chance qu’il contienne une part importante de fiction. On aurait
tendance à être moins suspicieux face à un bâtiment public
appelé ‘tribunal’ que face à un édifice baptisé ‘palais de justice’.
Or, le courage du droit a
également connu une proportion non négligeable de ce qui ne peut être
qualifié autrement que de courage abusif, forme d’astuce politique (virtù) qui
se caractérise par la manipulation subtile de cette autre héroïne ambiguë,
l’imprévisible
fortuna de Machiavel.[9]
Le droit constitue le meilleur moyen que l’humanité ait trouvé afin de
canaliser l’entropie sociale de façon à satisfaire les désirs et les intérêts
de ceux qui le créent. Et la ressource la meilleure de la force du droit a été
puisée dans l’imagination humaine. Le droit applique ce que l’imagination
invente. La promesse, la propriété, le fait illicite, le crime…le gouvernement,
la nation, l’Etat. Tous ceux-ci, et tant d’autres, sont le fruit de
l’imagination humaine transsubstantiée dans la réalité sociale de tous les jours,
une fiction devenue fait.[10]
Changez l’histoire que vous racontez au peuple et vous changez la réalité dans
laquelle vous et lui habitez.
UNE SOCIETE a besoin d’une
mythologie partagée.[11]
Une mythologie partagée ne fait pas nécessairement une société. Nous avons
hérité d’une mythologie internationale partagée qui ne constitue pas la
mythologie partagée d’une société.
L’animisme
naïf de Vattel – personnifiant les ‘nations ou Etats’ comme s’ils étaient les Übermenschen rudes
d’une saga nordique ou d’un drame musical wagnérien (1758).[12] La psychologisation herdérienne de la ‘nation’
– chacune dotée de son propre ego fichtéen plein de la violence des affects
réprimés (1774).[13]
Clausewitz et la rationalisation de la guerre totale napoléonienne – nation
contre nation tels des gladiateurs engagés dans une lutte existentielle
perpétuelle, à la fois politique, économique et militaire (1832).[14] Les
fictions fertiles du ‘droit’ pourraient assurément être usées et abusées
afin de servir les desseins des maîtres de ce nouveau monde de l’imagination, ce
nouvel univers symbolique.[15] Elles
ne pourraient être envisagées comme une source possible de son
auto-civilisation, encore moins de son auto-socialisation.
Le nationalisme romantique a
constitué la forme la plus funeste de collusion entre le gouvernement et le
peuple. Enflammer le peuple avec une image trompeuse de son identité idéale permit
aux gouvernements de prendre le pouvoir absolu, corps et âme, sur le peuple.
L’industrialisation des économies nationales, intégrant le travail des masses
dans des appareils de production de richesse supra-humains, transforma les gouvernements
de méprisables successeurs des cours royales médiévales en gestionnaires en
chef de pouvoirs publics concentrés de façon apparemment illimitée. La création
et l’application du droit se transformèrent en pouvoir de domination sur
l’entier pouvoir social. L’expansion du pouvoir socio-économique, à
travers le commerce international et la colonisation, étendit l’arène
des nations gladiatrices à l’ensemble du monde humain. Et le peuple découvrit
que le gouvernement total et la guerre totale requièrent un sacrifice
total.Tel fut le legs de l’univers symbolique du XIXème siècle au
monde réel du XXème siècle.
Mystérieusement cependant, la
co-existence agonistique de ces nouveaux Etats-Moloch à l’intérieur de
l’univers symbolique du XIXème siècle non seulement survécut à
ce qui aurait dû être sa Götterdämmerung au
XXème siècle, mais encore réussit à conserver les insignes
d’un univers symbolique bien plus ancien – le monde de la diplomatie. Les
relations entre les Etats sont conduites selon des formes issues de l’Europe médiévale,
plus spécifiquement de l’étrange processus de mutuelle autoconstitution des
deux Etats nations émergeants que furent l’Angleterre et la France. Depuis le
XIème siècle, et au cours des cinq siècles qui suivirent,
il fut impossible de trancher sur la nature profonde de leur rivalité fraternelle:
diplomatie ponctuée d’épisodes de guerre ou guerre ponctuée d’épisodes de
diplomatie.[16]
Guerre et diplomatie constituaient
les passe-temps de la noblesse, notamment des barons féodaux dont le pouvoir
social était fondé sur la possession de terres. L’acquisition de terres, et les
litiges relatifs aux titres terriens, pouvaient être soumis à
l’arbitrage de la violence, s’ils ne pouvaient être soumis à une
juridiction. La guerre possédait cet avantage par rapport à la joute
qu’elle pouvait être conduite par procuration et risquer ainsi la vie
d’un nombre expansible de serviteurs et autres pauvres hères.
L’utilisation stratégique des rapports avec des propriétaires terriens rivaux
à travers la négociation et les mariages pouvait être un art des
plus profitables pour ceux qui le maîtrisaient. Pour le roi, seigneur de tous
les seigneurs, la guerre et la diplomatie possédaient le charme supplémentaire
d’être conduites sur une plus vaste échelle, et de s’accompagner de plus
larges et plus attrayants défis et récompenses.
Que ce paradigme médiéval de la
coexistence de propriétaires terriens rivaux ait survécu dans le nouvel univers
symbolique bâti par Vattel, Herder et Clausewitz est une tragique et terrible
ironie de l’histoire. Les vastes et impersonnels appareils du pouvoir des Etats
nations étaient apparemment encore supposés avoir non seulement des relations interpersonnelles mais
aussi des sentiments
personnels les uns à l’égard des autres.[17]
Même au XXème siècle, leurs relations formelles étaient
perçues, par des observateurs autrement intelligents et bien informés, comme se
déroulant dans le cadre lambrissé et théâtral de toujours, telles qu’elles le furent
au temps de Henry V, François Ier, Henry VIII, Wolsey, Richelieu ou Mazarin.[18]
L’INTEGRATION EUROPEENNE ne peut
échapper à son héritage génétique. L’Union européenne embrasse
l’histoire européenne toute entière. R-ouvrir l’esprit européen commence
par un effort visant à comprendre la vraie nature de l’intégration
européenne, un effort directement lié au défi de comprendre la vraie nature
d’un monde en voie de globalisation.
Les maîtres de l’intégration
européenne veulent que le peuple croie que l’Union européenne constitue un
phénomène essentiellement nouveau, un nouveau chapitre dans un nouveau
volume de l’histoire européenne. Mais le sens historique du peuple, bien
qu’inarticulé, lui souffle qu’au contraire, l’Union européenne semble fort
n’être qu’un autre épisode dans les trois mille ans d’histoire des
relations entre gouvernés et gouvernants, the many and the few. Et
le peuple est bien conscient que, dans la vaste structure juridique de la
‘nouvelle Europe’, ils sont encore une fois les témoins de l’œuvre merveilleusement
ambiguë du droit,
la projection de la relation maître / esclave sur un tiers O.J.N.I. (un tertium quid) qui
les dirige tous deux.
Les maîtres de l’intégration
européenne veulent également convaincre le peuple et eux-mêmes que
l’Union européenne est une forme de re-programmation mentale, de ré-formation
de la psychologie du Moi des peuples européens. Le problème réside en ce
que la psychologie du Moi de ces peuples ne consiste pas uniquement en une
psychologie de leur identité. Au cours de l’histoire
européenne, les peuples de l’Europe ont développé des psychologies
constitutionnelles essentiellement différentes, des récits différents
concernant la nature de la société et du gouvernement.[19]
La remarquable clairvoyance d’Alexis
de Tocqueville permit à celui-ci de décrire les nouveaux Etats-Unis
mieux que n’en furent capables eux-mêmes les Américains.[20]
Mais il fut également capable de proposer une
magistrale, pour ne pas dire controversée, interprétation du vrai
naturel de
Le chapitre trois du livre trois de
l’ouvrage de Tocqueville intitulé L’Ancien Régime et la Révolution devrait
être lu par quiconque envisage favorablement l’idée d’intégration européenne
mais s’inquiète de la tournure particulière qu’elle a prise.
Tocqueville dépeint les ‘économistes’ comme les maîtres de l’absolutisme
politique rationaliste ou d’un rationalisme politique absolutiste. Le pouvoir
royal serait adopté et adapté afin de devenir l’instrument d’une transformation
sociale révolutionnaire.[23]
Il décrit la façon dont les Français “avaient admis comme idéal d’une société
un peuple sans autre aristocratie que celle des fonctionnaires publics, une
administration unique et toute-puissante, directrice de l’Etat, tutrice des
particuliers”.[24]
Cependant, en vue de réconcilier cet aspect avec leur ancien amour pour la
liberté, “ils entreprirent donc de mêler ensemble une centralisation
administrative sans bornes et un corps législatif prépondérant:
l’administration de la bureaucratie et le gouvernement des électeurs. La nation
en corps eut tous les droits de la souveraineté, chaque citoyen en particulier
fut resserré dans la plus étroite dépendance: à l’une on demanda
l’expérience et les vertus d’un peuple libre; à l’autre les qualités
d’un bon serviteur”.[25]
Quelle que soit l’identité présumée
des véritables maîtres spirituels de l’intégration européenne, assistèrent
à la naissance de l’Union européenne deux fantômes du passé de l’Europe – la guerre et la
diplomatie. La classe dirigeante prétendit s’être guérie de sa dépendance
à la guerre en utilisant la diplomatie pour créer un système
social d’un genre nouveau, dans lequel absolutisme rationnel et légitimité par
la représentation seraient combinés afin de créer un ordre juridique supérieur,
mais intégré aux anciens ordres juridiques nationaux. Par décret gouvernemental,
l’Europe entière deviendrait, pour la première fois, un ordre
constitutionnel unique, incorporant les ordres constitutionnels nationaux dans
l’ordre constitutionnel intégré.[26]
Mais cet ingénieux et ambigu
processus est miné par un vice structurel profond et mortellement périlleux.
Les maîtres de l’intégration européenne ne parvinrent pas à accomplir la
re-programmation mentale de la population. Ils ne réussirent pas à
trouver une mythologie de l’intégration européenne, une histoire de l’origine
à raconter au ‘peuple’.[27]
Mais, pire encore, ils échouèrent à
re-programmer leur propre mentalité. Ils vivent dans deux univers symboliques
différents – le nouvel univers d’une constitution juridique européenne
empreinte de rationalisme et d’absolutisme et le vieil univers de la
diplomatie. Ils ont extrapolé l’esprit de la diplomatie –la réconciliation
fonctionnelle de revendications et intérêts nationaux rationnels et
irrationnels– afin de lui faire embrasser l’exercice gouvernemental et, en
particulier, l’activité de création du droit. Il semble peu probable qu’ils
ré-forment leur propre image ou leurs pratiques dans un futur proche. Il semble
peu probable que le peuple accepte une moitié de révolution aussi équivoque
dans un futur proche. Il s’agit d’un présage de mauvais augure pour
l’imagination et la pratique d’un monde en voie de globalisation.
EN 1945, épuisé et honteux, l’esprit
européen s’éteignit. L’intégration européenne prit place dans un néant
philosophique. Les empires coloniaux se désintégrèrent et
s’évaporèrent dans un néant philosophique. Une profonde transformation
sociale se déroula au niveau national sous le haut patronage des idées propres
au XIXème siècle de rationalisme bureaucratique et de méliorisme
socialiste, avec pour force motrice d’impérieuses forces économiques et pour
agent du changement social la législation, comme au XIXème siècle.
La philosophie avait créé son propre vide philosophique. La philosophie s’était
convaincue elle-même philosophiquement de sa propre impossibilité.
Et
tout ceci au cours d’un siècle qui vit, partout dans le monde, répandre
le sang d’un nombre incalculable d’hommes et ruiner la vie d’innombrables
autres, au nom d’idées provenant de l’Europe. Au cours des trois mille années
recensées de son histoire, l’Europe avait amoncelé une vaste masse culturelle
façonnée à partir de tous les arts et sciences, de tout ce que l’esprit
et la main de l’homme peuvent fabriquer. Et soudain elle s’aperçut que son
essence remarquable avait été distillée sous la forme d’un Etat, hypertrophique
en son versant interne, et pusillanime en son versant externe, un Etat à
la dérive dans un monde primitif et sombre dans lequel la présence européenne
semblait condamnée à n’être qu’une présence secondaire, un monde
dans lequel tous les problèmes sociaux immémoriaux étaient exagérément
amplifiés, un monde dominé par une parodie de la vieille balance des pouvoirs –
une balance du Mal ultime, dans laquelle l’Union soviétique et les Etats-Unis
incarnaient les Fafner et Fasolt d’un psychodrame insensé,[28]
une ‘folie à deux’ qui cependant détermina et menaça l’existence de
l’humanité entière pendant près de cinquante ans et qui, depuis
L’anthropologie du droit au niveau
global révèle un monde humain qui est tout sauf sans droit. Le
système juridique universel est composé en trois couches – les
systèmes juridiques nationaux, le droit transnational (les
systèmes juridiques nationaux applicables aux personnes et aux
événements en dehors de la juridiction nationale) et le droit international (le
droit applicable au monde humain considéré comme un tout, aux personnes et aux
événements partout). Au niveau global, l’idée fossile de droit international
reste à l’état de lusus naturae, un jeu de la nature humaine,
une catégorie mentale survivant depuis la période mythologique de l’histoire
moderne, depuis l’univers psychique de Vattel, Herder et Clausewitz,
tragiquement inadaptée au monde de l’après 1945, désespérément inadaptée
au monde en voie de globalisation du vingt-et-unième siècle.
L’état du droit aux deux niveaux
subordonnés varie radicalement en efficacité et en sophistication d’un
système juridique à l’autre. Mais partout il contient une
caractéristique troublante, même dans les plus sophistiquées des sociétés
nationales. Il s’agit d’une caractéristique représentant un défi majeur pour la
rédemption de l’Union européenne et constituant à présent un défi majeur
quant à l’élaboration d’une société internationale d’un genre nouveau.
L’analyse
de Bentham de la corruption publique[29]
se concentra autour de ce qu’il dénomma le ‘sinistre sacrifice’ caractérisé par
la substitution par le titulaire du pouvoir public de son intérêt
personnel à l’intérêt public. Selon une tradition intellectuelle typiquement britannique
(Hobbes, Milton, Locke, Hume, Paine, Godwin, Mill), Bentham considérait le
gouvernement comme rien de mieux qu’un mal nécessaire.[30] La
corruption gouvernementale est au gouvernement ce que le mal est à
l’homme déchu, tout aussi naturelle. Bentham n’envisageait que deux recours
possibles afin de sauver le gouvernement de son péché originel – l’opinion
publique et la législation. Afin de faire du gouvernement un instrument fiable
pour le bien-être du peuple plutôt qu’une simple source de
privilèges et de profits pour la minorité au pouvoir, Bentham proposa un
ample et détaillé système constitutionnel dans lequel l’opinion publique
et la législation pourraient être employées comme ‘contreforces’,
résistant à la menace constante et inexpugnable de la corruption
publique. Un Tribunal de l’opinion publique, fondé sur deux piliers: la
‘transparence’ dans la pratique du gouvernement et la ‘liberté de la presse’,
scruterait de façon permanente et jugerait les mots et les actions des
titulaires du pouvoir public. La loi, maître et serviteur de l’ordre
constitutionnel, corrigerait de façon permanente et punirait l’abus du pouvoir
public, non pas au nom de soi-disant droits ‘naturels’ mais comme expression
d’une pratique prudentielle quotidienne.[31]
Bentham
avait peut-être prévu la manière dont la dimension économique de la
société se joindrait au droit et au gouvernement sous la forme d’une hégémonie
collusive avec la politique formant ainsi un triumvirat directeur du pouvoir
social ultime. L’économie – la lutte visant à créer la richesse de la
nation et à la distribuer inégalement sous la forme de la fiction
juridique de la propriété.[32]
La politique – la lutte pour prendre le pouvoir sur le droit et le gouvernement
au nom d’idées. Le droit et le gouvernement – maîtres et esclaves de l’économie
et de la politique. Il n’avait peut-être pas prévu la façon dont le droit
et le gouvernement viendraient à envisager la facilitation de l’économie
comme leur mission première, avec une autre vieille fiction juridique
–la société commerciale– comme acteur principal dans le drame de l’économie
politique, cette entité imaginaire demandant au droit et au gouvernement un
flot incessant de nouvelles fictions juridiques afin de rendre possible l’opération
fabuleuse des mystères de cette arène sociale imaginaire connue
sous le nom de ‘marché’.
Bentham
n’avait peut-être également pas prévu que, dans les sociétés les plus
développées, une corruption collusive endémique prendrait une forme bien plus
complexe et bien plus productive – celle d’une conspiration public / privé qui
laisserait les esprits et les vies privées des citoyens à l’état de
phénomènes humains tout juste résiduels au sein d’une forme de société
dans laquelle ambition privée et politique publique fusionneraient. Notre
existence sociale fut redéfinie. La société existe pour notre bénéfice, nous,
les citoyens, parce que nous, les citoyens, existons pour le bénéfice de la
société. C’est la tâche du droit et du gouvernement que d’orchestrer, avec une
impitoyable précision, cette nouvelle relation humaine existentielle.[33]
A
présent, au tout début du vingt-et-unième siècle, il nous est
donné d’observer un phénomène remarquable. La mondialisation signifie
globalisation des phénomènes sociaux, y compris des meilleurs et des
pires aspects de la société. Les très anciens et les tous nouveaux défis
de la société humaine se manifestent désormais au niveau global, au niveau de
la société de l’humanité toute entière. La fameuse question de la
relation entre droit et gouvernement, le fameux problème de la
corruption gouvernementale, le troublant phénomène de manipulation
réciproque entre gouvernants et gouvernés et l’éternelle tendance absolutiste
du droit et du gouvernement, exacerbés à présent par la nouvelle forme
de collusion public / privé – tous ces fantastiques défis sont désormais
présents au niveau de la société internationale. La mondialisation représente
la globalisation à la fois du Bien social et du Mal social.
QUELLES
FORMES prendront la présence et le rôle du droit et du gouvernement au niveau
de cette nouvelle société internationale, la société de toutes les sociétés, la
société de toute l’humanité? Une prédiction sûre est que le triumvirat que
forment le droit et le gouvernement, l’économie, et la politique, constituera
également la force motrice de la nouvelle société internationale. Ensemble, ils
façonnèrent l’ancien univers symbolique adapté aux désirs et aux intérêts
des maîtres de l’ancien système international. Ensemble, ils domineront
l’élaboration de l’univers symbolique de la nouvelle société internationale.
L’ancienne
idée du droit international fut créée sur la base d’une manipulation ingénieuse
de deux puissantes idées empruntées à la philosophie sociale générale –
la coutume et le consentement. Ces idées ont servi encore et encore comme les
éléments constitutifs de puissantes philosophies sociales. Le droit coutumier
avec sa profonde structure consensuelle est une forme sociale aussi ancienne
que les sociétés humaines.[34]
Dans l’élaboration du droit international, elles furent utilisées cyniquement
afin de prévenir l’émergence du droit comme une troisième dimension, un tertium quid,
capable de diriger les dirigeants, capable de maîtriser les créateurs du droit
eux-mêmes.[35]
Il
est peut-être déjà possible de détecter les premiers signes d’un
nouveau printemps de l’humanité. Il est possible de voir une nouvelle forme de
droit international et de gouvernement émerger depuis les racines du vieux
système international, tels de jeunes pousses après une
sécheresse ou une inondation. Ces nouvelles formes organiques seront aussi complexes,
dynamiques et spécifiques que les situations sociales qu’ils ont été conçus
pour régir. Avec le temps, les nouvelles formes organiques et ascendantes de
gouvernement international et de droit international rencontreront les vestiges
décadents de l’ordre ancien en son automne, l’ordre de la diplomatie et de la
guerre.[36]
Il ne s’agira pas d’une auto-socialisation naturelle de systèmes
étatiques proprement constitués, un des aspects plus modestes du grand
rêve kantien.[37]
Il s’agira d’une forme de droit et de gouvernement dans l’élaboration de
laquelle d’autres phénomènes sociaux – sociétés commerciales et
industrielles, intérêts non gouvernementaux, forces économiques et
politiques globales en tous genres, anciennes et nouvelles menaces à
l’ordre public mondial – joueront un rôle croissant. Il s’agira d’une forme de
droit enfin capable d’agir comme une contreforce puissante en mesure de
résister aux occasions illimitées d’abus du pouvoir public et du pouvoir
privé-public présentes dans un monde en voie de globalisation.
Ré-imaginer
l’Europe requiert cependant également une autre ré-ouverture de l’esprit
européen, un r-éveil de son sommeil sans rêve et sans repos.[38]
L’Union européenne est une formation sociale
intermédiaire entre nationalisme et mondialisme. Il s’agit d’un
achèvement audacieux de nombreuses oppositions dialectiques du passé de
l’Europe – France / Allemagne, Grande-Bretagne / Allemagne, France /
Grande-Bretagne, Allemagne / Pologne, Grande-Bretagne / Espagne,
Grande-Bretagne / Etats-Unis d’Amérique, catholicisme romain / protestantisme,
foi / raison, christianité / islam, et tant d’autres. L’Europe a été façonnée
par une longue série de contiguïtés frictionnelles productives. Un futur
meilleur pour l’Union européenne requiert au vu de sa situation actuelle un
dépassement de deux profondes oppositions dialectiques – la tension non encore
résolue entre l’Union d’un côté et ses Etats membres avec leurs antiques
institutions et leurs psychologies sociales particulières de l’autre, et
le rapport de l’Europe à une nouvelle contiguïté frictionnelle – le
monde extérieur radicalement nouveau dans lequel se trouve à présent
l’Europe.
L’esprit
européen contient déjà en lui une riche réserve d’idées imaginatives qui
inspireront sa contribution à l’ouverture de l’esprit humain, à
la ré-imagination de la société internationale et du droit international –
idées relatives à un possible idéal social universel[39]
ou à un possible modèle social universel.[40]
Nous devrions savourer la tâche de trouver une
nouvelle bella
menzogna[41]
– un nouveau récit que les être humains pourront se raconter au sujet de
la vie sociale de l’espèce humaine en son entier. Nous ne devons jamais cesser
de prendre la responsabilité de corriger constamment l’équilibre du mal qui est
la condition naturelle par défaut de l’ordre social humain, la réconciliation
continuelle de l’homme-dieu et de l’homme-bête.[42]
Et, par-dessus tout, nous ne devons jamais cesser de croire en notre pouvoir
sur les réalisations du pouvoir de l’esprit humain. Nous devons croire en la
possibilité permanente de l’auto-perfectionnement humain.[43]
* Professor Emeritus of International
Public Law,
Traduit de l’anglais par Karine Caunes,
doctorante à l’Institut Universitaire Européen et A.T.E.R. à
l’Université de Paris X.
[1] “L’homme se peint dans
ses actions: or, sous quelle forme se montre-t-il dans le drame de notre temps?
D’un côté le retour à des instincts sauvages, de l’autre un relâchement
énervé: ces deux extrêmes de la décadence humaine, réunis tous deux dans
une même époque. (…) C’est ainsi qu’on voit l’esprit du temps [Geist der Zeit] osciller entre
la perversité et la rudesse, entre la nature brute et ce qui est contre nature,
entre la superstition et l’incrédulité morale, et ce n’est que l’équilibre du
mal [Gleichgewicht des Schlimmens] qui parfois encore met des bornes au mal.” in F. VON SCHILLER, “Lettres sur l’éducation
esthétique de l’homme”, in Œuvres complètes, traduction
nouvelle A. Régnier, Tome 8, Esthétique, Lettre V, Paris, Libraire Hachette et
Cie, 1873, p. 198 et 200.
[2] “Dans tout état politique le corps entier des fonctionnaires publiques constituant l’opérateur suprême requiert d’être considéré sous les traits de corrupteurs et de corrompus: au mieux, ils sont en tout temps exposés à la tentation d’être ainsi, et à un plus ou moins grand degré, seront conduits à céder à cette tentation.”, in J. BENTHAM, The Constitutional Code, ch. X, J. Bowring (ed.), Edimbourg, William Tait, 1843, vol. IX, 69.
Les nombreux
écrits de Bentham relatifs à la corruption politique inspirés de la
corruption de la vie publique britannique au XVIIIème siècle est
d’une actualité intemporelle. James Frazer suggéra que la nature collusive et
réciproque du gouvernement se retrouve dans ses origines. “L’idée que les
premiers royaumes constituent des despotismes dans lesquels le people existe
seulement pour le souverain, est complètement inapplicable aux
monarchies que nous considérons. Au contraire, le souverain y existe uniquement
pour ses sujets; sa vie n’a de valeur qu’autant qu’il accomplit les devoirs de
sa charge en ordonnant le cours de la nature pour le bénéfice de son peuple.” in
J.G. FRAZER, The Golden Bough: A Study in Magic and Religion
(1890), Londres, Macmillan and Co., 2rd ed., 1900, vol. I,, pp. 237-8. Peut
même être détectée une réciprocité collusive intrinsèque
dans les origines de l’idée de ‘gouvernement représentatif’. Les représentants
du peuple doivent consentir à l’impôt etc. mais, par là même,
ils lient juridiquement la communauté qu’ils ont pour tâche de représenter. Cf. J.G. EDWARDS, “The Plena
Potestas of English Parliamentary Representatives”, in E.B. FRYDE
& E. MILLER (eds.), Historical
Studies of the English Parliament, vol. I,
[3] “Comment se peut-il faire qu’ils obéissent et que personne ne
commande, qu’ils servent et n’aient point de maître; d’autant plus libres en
effet, que, sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui
peut nuire à celle d’un autre? Ces prodiges sont l’ouvrage de la loi.”, J-J. ROUSSEAU, “De l’économie
politique (Article inséré dans l’Encyclopédie in-folio, T. V)”, in J-J.
ROUSSEAU, Œuvres complètes, Paris, Dalibon, nouvelle édition,
1826, tome 1, p. 405, ici p. 420. Rousseau avait peut-être connaissance,
ou non, de ce que Cicéron, dans son rôle d’avocat, avait proclamé: “legum
denique idcirco omnes servi sumus, ut liberi esse possimus” (“de la loi
nous sommes donc tous les esclaves afin de pouvoir être libres”). CICERO,
Pro Cluentio, liii.
[4] ‘Nécessité’
est ici employé dans son sens philosophique traditionnel comme la négation de
cette ‘liberté’ que l’esprit humain semble trouver en lui-même, une
liberté qui inclut un choix libre entre différentes lignes de conduite possibles
(‘liberté de la volonté’) soumis à la ‘nécessité’ imposée, par-dessus
tout, par le caractère de ‘causalité’ du monde naturel. Le
problème de la relation entre nécessité et liberté est une préoccupation
centrale de la tradition philosophique provenant de
[5] L’ingénieuse explication philosophiquement sceptique proposée par David Hume de l’idée de ‘justice’ consiste à soutenir qu’elle est à la fois naturelle et artificielle. Il s’agit de la façon dont l’esprit humain choisit de se représenter la condition la plus nécessaire de la co-existence sociale humaine. “Le mot, naturel, est employé communément en des sens si nombreux, et est doté d’une signification si vague, qu’il semble vain de débattre du caractère naturel ou non de la justice… L’inclination des hommes, leurs besoins, les conduit à s’unir; leur entendement et leur expérience leur dit que cette association est impossible là où chacun ne se gouverne par aucune règle, et ne paie aucun égard aux possessions des autres: Et de ces passions et réflexions jointes, et du moment où nous observons des passions et réflexions similaires dans les autres, le sentiment de justice, à travers les âges, a infailliblement et avec certitude trouvé place, à un degré ou un autre, dans chaque individu de l’espèce humaine. Dans un si sagace animal, ce qui résulte nécessairement de l’exercice de ses facultés intellectuelles peut à juste titre être considéré comme naturel.” D. HUME, An Enquiry concerning the Principles of Morals (1751), Appendix 3, T.L. Beauchamp ed., Oxford, OUP, 1998, at p. 173.
[6] “J’aurais voulu vivre et mourir libre, c’est-à-dire tellement
soumis aux lois, que ni moi ni personne n’en pût secouer l’honorable
joug, ce joug salutaire et doux, que les têtes les plus fières
portent d’autant plus docilement qu’elles sont faites pour n’en porter aucun
autre.”, J-J. ROUSSEAU, “Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes”, in J-J. ROUSSEAU, Œuvres complètes, supra note 3, pp. 211-392, ici p.
214-215.
[7] L’introduction par Bentham de l’expression ‘droit international’, reprise ensuite dans d’autres langues, était “calculée afin d’exprimer, de manière plus significative, la branche du droit qui entre sous l’appellation de droit des nations: une dénomination si peu usuelle que, si ce n’était par la force de la coutume, elle semblerait plutôt se référer au droit interne.”, J. BENTHAM, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation (1789/1823), XVIII, §25, note, J.H. Burns & H.L.A. Hart (eds.), Oxford, Clarendon Press, 1996, p. 296. (Le terme a été introduit et la note en bas de page ajoutée dans l’édition de 1823). Le terme ‘international’ doit désormais être reprogrammé sémantiquement afin de remplacer l’idée d’un simple pluralisme des nations ou Etats par l’idée de coexistence dynamique des sociétés humaines en général, y compris les nations et les Etats.
[8] De
sa propre héroïne ambiguë, Bertolt Brecht disait: “La volonté inébranlable
de travailler de mère Courage est importante. Elle n’est presque jamais
vue ne travaillant pas. C’est son énergie et sa compétence qui rendent son
manque de succès si bouleversant.”
B. BRECHT, Mother Courage and Her Children
(1940), J. Willet (tr.), Londres, Eyre
[9] “Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu
et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que
toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours:
d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de
peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout
conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par
une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités,
dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir
- aussi suis-je assez enclin à la partager.Néanmoins, ne pouvant admettre
que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut
être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais
qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir.”, N. MACHIAVELLI, Le Prince, (1513/32) ch. XXV, J.-V.
Périès (tr.)(1825), Paris, Le monde en 10-18, Union Générale d'Éditions,
1962, p. 87.
[10] “Une entité fictive est une entité qui, bien que par la forme grammaticale du discours employée à son sujet, existence lui est conférée, en vérité et en réalité cependant, une telle existence n’est pas entendue lui être conférée” J. BENTHAM, The Constitutional Code, supra note 2, vol. IX, p. 77. “Par fiction, dans le sens usité par les juristes, il faut entendre une fausse assertion qui, bien que reconnue comme fausse, sert de fondement à la fois à l’argumentation et à l’action, comme si elle était vraie.”, cf. “Constitutional Code Rationale”, in J. BENTHAM, First Principles Preparatory to Constitutional Code (1822), P. Schofield (ed.), Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 267. Bentham considérait les fictions comme des caractéristiques essentielles de la loi, et une source première de l’abus du pouvoir social - ‘instruments artificieux employés afin de réconcilier le peuple avec la domination d’un seul ou d’un petit nombre.”, ibid., p. 76. Il existe une compilation utile des écrits éparses de Bentham relatifs aux fictions, cf. C.K. OGDEN, Bentham’s Theory of Fictions, Londres, Kegan Paul, 1932. Georges Sorel (1847-1922) soutient qu’à travers les ‘fictions poétiques’ nous avons “ la capacité de substituer un monde imaginaire à des vérités scientifiques que nous peuplons de créations malléables et que nous percevons avec bien plus de clarté que le monde matériel. Ce sont ces idoles qui pénètrent nos volontés et sont les sœurs de nos âmes.” cité in J. STANLEY, The Sociology of Virtue: The Political and Social Theories of George Sorel, Berkeley, University of California Press, 1981, p. 90. Cette citation est tirée d’un article de Sorel: “La science et la morale” in Questions de morale, Paris, Félix Alcan, 1900, p. 7.
[11] Dans son ouvrage La mentalité primitive (Paris, Librairie Félix Alcan, 1922) Lucien Lévy-Bruhl, l’un des anciens maîtres de l’anthropologie, reconnaissait qu’une activité mentale façonnée selon les lignes d’un monde invisible d’explications supranaturelles des phénomènes naturels ne constitue pas un mode de pensée inférieur comparée à la mentalité rationnelle européenne, juste un mode différent dicté par des conditions de vie différentes. Certains anthropologues plus contemporains (Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss), considèrent qu’une telle activité mentale reflète un besoin général humain ressenti par les sociétés humaines de posséder une histoire de l’origine et de la nature de leur identité et caractère uniques, une histoire qui puisse être constamment réinterprétée mais ne jamais être abandonnée. Le même raisonnement a été soutenu à propos de la ‘religion’, dans un sens plus large: “la société a été construite et cimentée dans une large mesure sur le fondement de la religion, et il est impossible de délayer le ciment et d’ébranler ce fondement sans mettre en danger la superstructure elle-même.”, J. FRAZER, The Belief in Immortality and the Worship of the Dead, Londres, Macmillan and Co., 1913, vol. I, p. 4.
[12] “Une pareille société a ses affaires et ses intérêts, elle
délibère et prend des résolutions en commun; et par là elle
devient une personne morale, qui a son entendement et sa volonté propre, et qui
est capable d’obligations et de droits.”, in E. de VATTEL, Le droit des gens ou principes de la loi
naturelle, appliqués à la conduite et aux affaires des Nations et des
Souverains, Paris, Hachette, 1978, reproduction de l’édition de Londres,
1758, [orthographe modernisée] p. 1. “Mais les devoirs envers soi-même
l’emportant incontestablement sur les devoirs envers autrui, une Nation se doit
premièrement et préférablement à elle-même tout ce qu’elle
peut faire pour son bonheur et pour sa perfection.” ibid., p.
[13] Herder invoque den gemeinschaftliche Geist (l’esprit de la communauté), das Gefühl einer Nation (le sentiment d’une nation), et les Seele, Herz et Tiefe (âme, cœur, profondeur) d’un peuple ou d’une nation. J.G. HERDER, Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit (traduit en Français sous le titre Une autre philosophie de l’histoire), Munich/Vienne, C. Hanser Verlag, 1984, p. 612. Herder insiste sur le fait que, dans les sociétés traditionnelles, les shamans sont puissants parce qu’ils croient eux-mêmes aux histoires qu’ils racontent au peuple. J.G. Fichte (1762-1814) proposa une philosophie idéaliste centrée sur le Moi, qui crée un monde pour lui-même, et que le Moi considère comme contenant également la conscience de soi des non-Moi ou Moi des autres.
[14] “La guerre est ainsi un acte de violence visant à forcer notre opposant à accomplir notre volonté (…). Les auto-limitations, presque imperceptibles et méritant si peu d’être mentionnées, appelées usages du droit international, l’accompagnent sans réellement affaiblir son pouvoir.” in C. von CLAUSEWITZ, On War, J.J. Graham (tr.), A. Rapoport (ed.), Londres, Penguin Books, 1968, p. 101.
[15] En ce qui concerne l’idée d’‘univers symboliques’, cf. P.L. BERGER et T. LUCKMANN, The Social Construction of Reality, Londres, Allen Lane, 1967, p. 113 et seq.
[16] “Nous savons avec certitude que la guerre intervient uniquement par l’entremise des relations politiques des gouvernements et des nations; mais en général, on suppose qu’une telle relation est interrompue par la guerre et qu’il s’ensuit un ordre des choses complètement différent, soumis à aucune autre loi que la sienne. Nous maintenons, au contraire, que la guerre n’est rien d’autre que la prolongation de la politique par d’autres moyens.” in C. von CLAUSEWITZ, On War, supra note 14, p. 402.
[17] “Pratiquement toutes les nations européennes craignaient l’Allemagne et
l’usage que l’Allemagne pourrait faire de son armement. L’Allemagne n’était pas
effrayée parce qu’elle croyait en l’invincibilité de son armée, cependant elle
craignait d’être effrayée quelques années plus tard… En 1914, l’Europe
était arrivée à un point où chaque pays avait peur du présent et
l’Allemagne avait peur du futur.”, citation du Vicomte Grey, Secrétaire d’Etat
aux Affaires Etrangères avant et pendant
[18] “Le monde à la veille de la grande catastrophe était des plus
sémillants. Nations et empires couronnés de princes et de potentats se
dressaient majestueusement de tous côtés, trônant sur les trésors accumulés
d’une longue paix. Tous trouvaient leur place et étaient attachés – il semblait
en toute sécurité – sur un immense pont suspendu. Les deux puissants
systèmes européens se faisaient face, reluisants et clinquants dans leur
panoplie, mais avec un regard serein. Une diplomatie polie, discrète,
pacifique et à tout bien considérer sincère étendait son réseau
de connections des deux côtés à la fois.” in W.S. CHURCHILL, The
World Crisis 1911-1918,
(1923), Londres, Odhams Press Limited, aucune date de publication, p. 151. Lorsque
la guerre éclata, Churchill était Premier Lord de l’Amirauté (le Ministre du
Gouvernement britannique en charge de
[19] Pour une plus ample discussion des psychologies constitutionnelles de
trois des Etats membres de l’Union européenne, cf. “The Crisis of European constitutionalism:
reflections on a half-revolution”, in P. ALLOTT, The Health of
Nations: Society and Law beyond the State, Cambridge, CUP, 2002, ch. 7. Publié
précédemment in Common Market Law Review, 1997, No 34, pp. 439-490. Il y est suggéré que
[20] A.C. de TOCQUEVILLE, De
la démocratie en Amérique (1835-40). Dans d’autres de ces écrits, il fut
même capable d’expliquer le vrai naturel de
[21] Un
autre observateur lucide et prophétique de
[22] A. DE TOCQUEVILLE, L’Ancien Régime et
Les physiocrates français posèrent les fondations de la discipline moderne de l’économie. Mais ils le firent à une époque à laquelle l’aspect ‘économique’ de la société était discuté en tant que partie intégrale de la discussion relative à l’organisation sociale en général. Leur discipline était ainsi correctement appelée ‘économie politique’. Ce ne fut qu’au XIXème siècle que l’étude des phénomènes ‘économiques’ en un sens plus étroit devinrent une discipline distincte sous le nom d’ ‘économie’.
[23] “Il ne s’agit donc pas de détruire ce pouvoir absolu, mais de le
convertir. “Il faut que l’Etat gouverne suivant les règles de l’ordre
essentiel, dit Mercier de
[24] Ibid., p. 246.
[25] Ibid., p. 246.
[26] En ce qui concerne l’idée selon laquelle l’Union
européenne est une union d’ordres constitutionnels plutôt qu’une union d’Etats,
cf. P. ALLOTT, “Integration von
Verfassungen, nicht von Staaten”, Frankfurter
Allgemeine Zeitung, 9 mai 2001, p. 13.
[27] Les révoltés américains de 1776 possédaient deux
avantages importants pour l’invention de leur mythe national.
(1) Ils pouvaient, et le
firent, se revendiquer comme les véritables et les plus dignes héritiers d’une
tradition constitutionnelle millénaire, une tradition elle-même
agrémentée de mythes, fantaisies et poésies. Thomas Jefferson lui-même
approuvait la vision ‘anglo-saxonne’ selon laquelle l’essence de
(2) Ils avaient un double
mythe de la création, lui-même autant fiction que fait, d’après
lequel les premiers colons en 1620 fuirent les serres de l’oppression et ils
parvinrent à se libérer eux-mêmes du joug de la tyrannie. Ils
créèrent ensuite une Constitution fédérale (1787), distillation élégante
d’une Constitution britannique idéalisée, qu’ils transformèrent en un
totem sacré.
[28] Dans Das Rheingold (L’Or du Rhin), prologue de la tétralogie Der Ring des Niebelungen (L’Anneau des Nibelungen) de Richard Wagner, Fasolt et Fafner sont deux géants chargés de construire Valhalla, la demeure des dieux, qui se déchirent pour l’or volé qui doit être leur paiement. Dans Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux), la dernière journée du cycle dramatique, Valhalla et les dieux antiques sont détruits et, avec eux, le règne de la cupidité, de la haine, de la vengeance et de l’amour perverti, laissant le souvenir de Brünhilde, messagère improbable de l’amour pur, et de Siegfried, représentant improbable d’un homme nouveau et d’une nouvelle Allemagne.
[29] Supra, note 2. Bentham a discuté plus longuement de la corruption dans son “Constitutional Code Rationale” in First Principles, supra, note 10, ch. 3.
[30] “Tout gouvernement est, dans son essence profonde, un mal. (…) Exercer les pouvoirs du Gouvernement équivaut par conséquent à faire le mal.”, in J. BENTHAM, “Economy as applied to office”, in First Principles, supra, note 10, p. 4. “La société est produite par nos besoins et le Gouvernement par notre faiblesse; la première promeut notre bonheur positivement en unissant nos affections, le second négativement en restreignant nos vices.”, in T. PAINE, Common Sense (1776), in Common Sense and Other Political Writings, N.F. Adkins (ed.), New York, Bobbs Merrill Co. (American Heritage Series), 1953, p. 4. William Godwin (1756-1836), indûment considéré comme un apôtre de l’anarchisme, suggéra que lorsque les êtres humains et les sociétés humaines se seront auto-perfectionnés, le gouvernement disparaîtra et les êtres humains pourront s’auto-gouverner.
[31] Bentham,
pour une fois en accord avec Edmund Burke, catalogua la fiction des ‘droits
naturels’ comme une illusion absurde et frauduleuse. “Le tyran Henri VIII
d’Angleterre (…) ne savait pas qu’un instrument de despotisme efficace allait être
trouvé dans ce grand magasin d’armes
offensives, les droits de l’homme (…) Le destin l’eût-il réservé pour
notre temps, quatre termes techniques auraient fait son affaire (…) –
‘Philosophie, Lumière, Libéralisme, Droits de l’Homme’.” in E. BURKE,
Reflections
on the Revolution in France (1790), Londres, J.M. Dent &
Sons (Everyman’s Library), 1910, pp. 112-113. Il est également loisible de
rappeler l’opinion de Tocqueville à propos des Tudors (1485-1603), l’un
d’eux n’étant autre que le roi Henri VIII: “Nulle part en Europe, le despotisme ne s’y montra plus terrible, parce
que nulle part il ne fut plus légal.” in A.C. de TOCQUEVILLE, Voyages en
Angleterre et en Irlande, J.P.
Mayer (ed.), Paris, Gallimard, 1982, p. 56.
[32] “Les
lois et le Gouvernement peuvent être considérés (…) comme une combinaison
opérée par les riches afin d’opprimer les pauvres et préserver en leur faveur
l’inégalité des ressources, qui ne tarderaient pas autrement à
être détruites sous les attaques des pauvres qui s’ils n’étaient contenus
par le Gouvernement réduiraient rapidement les autres à un sort égal au
leur par un recours ouvert à la violence. Le Gouvernement et les lois
(…) leur dit qu’ils doivent continuer à être pauvres soit acquérir
la richesse de la même manière qu’eux-mêmes, les riches,
l’ont fait.” in A. SMITH, Lectures on Jurisprudence (leçon du 22
février 1763), R.L. Meek et al.
(eds.),
[33] La suspicion envers
un tel sur-gouvernement est l’un des thèmes principaux de nombreux écrits
de John Stuart Mill. Cet auteur affirme que l’expérience prouve que “les
dépositaires du pouvoir, qui ne sont que de simples délégués du peuple,
c’est-à-dire de la majorité, sont tout aussi prompts (lorsqu’ils pensent
pouvoir compter sur le soutien du peuple) que n’importe quel organe d’une
oligarchie, à endosser un pouvoir arbitraire, et à empiéter
indûment sur la liberté de la vie privée. Le public collectivement est
plus que disposé à imposer non seulement ses vues en général étroites de
ses intérêts bien compris, mais encore ses opinions abstraites, et
même ses goûts, sous la forme de lois s’imposant aux individus. Et
la civilisation actuelle tend si fortement à faire du pouvoir des
personnes agissant en masses le seul pouvoir substantiel de la société, qu’il
n’a jamais été autant nécessaire d’entourer l’indépendance individuelle de
pensée, de parole et de conduite des défenses les plus puissantes, afin de
préserver l’originalité d’esprit et l’individualité de caractère, qui
sont la seule source de tout progrès réel, et de la plupart des qualités
qui rendent l’espèce humaine bien supérieure à toute autre horde
d’animaux.” in J.S. MILL, Principles of Political Economy
with some of their Applications to Social Philosophy (1848), bk. V, ch. XI, J.M. Robson (ed.), Londres, University
of Toronto Press, Routledge & Kegan Paul, 1965, pp. 939-940.
[34] Le droit
international est envisagé comme un droit coutumier créé par le ‘consentement’
des ‘Etats’. “Rien n’est plus répréhensible que de dériver les lois prescrivant
ce qui doit être accompli de ce
qui est accompli ou de leur imposer
les limites par lesquelles celui-ci est circonscrit.”, in I. KANT, Critique
of Pure Reason (1781), N. Kemp Smith (tr.), Londres, The Macmillan
Press, 1929, p. 313. Kant ne condamnait certainement pas le droit coutumier
qui, sous sa forme la meilleure (tel que dans le système de Common Law
anglais), transforme en obligation juridique ce qui a reçu socialement un effet
obligatoire. Pour une discussion de l’idée selon laquelle le droit coutumier
repose sur l’idée de sujets du droit agissant virtuellement comme des
législateurs universels kantiens, cf. P. ALLOTT, The Health of
Nations, supra, note
19, para. 10, p. 26 et seq.
[35] L’ancien droit international était particulièrement bien adapté à un Gouvernement qui était capable de se mouvoir dans le rôle de ‘sensé fripon’. “Et bien qu’il soit concédé que, sans un regard pour la propriété, aucune société ne pourrait subsister; cependant, selon la voie imparfaite par laquelle les affaires humaines sont conduites, un fripon sensé, en des circonstances particulières, pourrait penser qu’un acte inique ou de traîtrise constituerait un apport considérable à sa fortune, sans causer une brèche considérable dans l’union sociale ou la confédération.”, in D. HUME, An Enquiry concerning the Principles of Morals, supra, note 4, IX.2, p. 155.
[36] Pour une discussion des théories ‘descendantes’ du Gouvernement (la souveraineté émanant du roi et développant ses effets vers le bas) et des théories ‘ascendantes’ (la souveraineté émanant du peuple et développant ses effets vers le haut), cf. W. Ullmann, Medieval Political Thought, Harmondsworth, Penguin Books, 1975, p. 12.
[37] I. KANT,
“Idea for a Universal History with a Cosmopolitan Purpose” et “Perpetual Peace:
A Philosophical Sketch”, in Kant’s Political Writings, H. Reiss (ed.)
& H.B. Nisbet (tr.), Cambridge, CUP, 1970, pp. 41-53 et 93-130.
[38] En ce qui concerne l’idée selon laquelle l’esprit européen a connu à plusieurs reprises les lumières, chaque fois à trois siècles d’intervalle depuis la fin de l’empire romain en occident et devrait donc à présent connaître une nouvelle période de lumières, cf. P. ALLOTT, The Health of Nations, supra, note 19, para. 3.18, note 15.
[39] “Ainsi le but suprême de la vie est nécessairement le même pour l’homme pris individuellement, que pour les hommes réunis et pour l’Etat en général.” in ARISTOTE, Politique, J. Barthélemy-Saint-Hilaire (tr.), Paris, Ladrange, 1874, 3ème éd., V (7).3.7, p. 208.
[40] L’humana universitas (Dante), la ‘société universelle’ (Suárez), la ‘grande et naturelle communauté’ de l’humanité (Locke), la civitas maxima (Wolff), la ‘grande cité de l’espèce humaine’ (Vico), la ‘société générale du genre humain’ (Rousseau), une ‘parfaite union civile de l’humanité’ (Kant), une ‘société internationale de tous les êtres humains, la société de toutes les sociétés’ (Allott).
[41] Una veritade
ascosa sotto bella menzogna (une
vérité cachée sous un beau mensonge). La définition de Dante de l’allégorie (Convivio, II.1.3) peut être employée comme une
variation élégante de l’idée platonicienne de la nécessaire poésie sociale comme
‘noble mensonge’ ou ‘opportune fausseté’ (Plato, Republic, 414b).
[42] “[O]r, celui qui ne peut vivre en société, et dont l’indépendance n’a pas de besoins, celui-là ne saurait jamais être membre de l’Etat. C’est une brute ou un dieu.” in ARISTOTE, Politique, I.1.12, supra note 38, p. 9. Kant énonce que le problème consistant à parvenir à une société civile administrant universellement la justice est “en même temps le plus difficile et celui qui sera résolu le plus tard” par le genre humain, in E. KANT, “Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique” (1784), P. Folliot (tr.) à partir de l’édition des œuvres complètes de Kant de l’Académie de Berlin (Tome VIII), p. 11.
[43] “Les
balances de l’entendement ne sont pas tout à fait équilibrées, et l’un
de leurs bras, qui porte l’inscription: Espoir du futur, possède un
avantage mécanique…C’est là leur seul travers, que je ne peux et, en
réalité, que je ne veux, jamais corriger.” I. KANT, Dreams of a
Spirit-Seer, pt. I, ch.